Nos imaginaires, guides vers des futurs plus désirables ?

[Interview] Nicolas Nova : « Nous produisons des objets qui pourraient se trouver dans des films de science-fiction »

28 février 2022
S’imaginer demain à travers le design, c’est ce que fait Nicolas Nova. Socio-anthropologue et membre fondateur de Near Future Laboratory, le chercheur franco-suisse crée des objets dans une démarche de prospective et de mise en débat. Comment une pratique du design permet de s’interroger sur les futurs possibles ? Nicolas Nova nous répond.  
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Le guide d'un véhicule autonome en design fiction © Near Future Laboratory

Pouvez-vous nous définir le « design fiction » ?  

Le design fiction utilise les manières de procéder du design, c’est-à-dire la création d’objets. Le but est de rendre tangible des changements possibles dans nos sociétés. Pour résumer, nous produisons des objets qui pourraient se trouver dans des films de science-fiction, mais sans l’histoire qui les entourent. Concrètement, le but est de montrer à quoi ressemblerait des mondes futurs. Cette démarche permet aux publics de comprendre les enjeux et de se faire un avis sur les phénomènes représentés par les objets. De la technologie à l’environnement en passant par le social, cette pratique peut toucher tous les domaines. Nous avons par exemple traité le sujet des véhicules autonomes en créant un plan de la ville afin de montrer les changements potentiels sur la signalétique, l’usage des rues … et les questions que cela soulève au-delà de la mobilité comme la question énergétique. L’idée est de passer d’une notion abstraite à une représentation concrète, en employant les formats les plus banals du quotidien. Nous nous posons la question : « Comment cela pourrait se traduire dans la société de demain ? ». Mais nous ne défendons pas forcément l’usage ou le déploiement des technologiques que l’on aborde. 

 

D’où vient le Design Fiction ?  

Cette démarche a été inventée par Julian Bleecker, le cocréateur de Near Future Laboratory. L’entreprise est composée de 5 associés (de Suisse, d’Espagne, de Californie et du Mexique). Depuis les années 2010, la majorité des projets est financée par des grandes entreprises du monde de la technologie, ou par des organisations publiques (municipalités, Etats, structures publiques comme des musées ou des centres culturels). L’objectif est d’accompagner les différents clients dans une réflexion sur l'avenir : se projeter dans le futur pour anticiper et comprendre les enjeux qui pourraient leur être posées. Mais nous continuons aussi à nous autofinancer sur des projets, cela permet d’explorer des questions que nos clients ne se posent pas. 

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Nicolas Nova

C’est une manière de se rapprocher et de données des idées de réflexions à des personnes qui ne liraient pas des rapports de 300 pages de prospectives.

Vous imaginez donc plusieurs scénarios futurs ?  

Le design fiction s’inscrit dans une démarche de « prospective », il ne s’agit jamais de prédire, mais d’anticiper des changements potentiels afin de réagir. Nous cherchons à montrer plusieurs scénarios possibles à travers des objets et formats différents. Near Future Laboratory essaie de suivre une règle d’équilibre dans ses design fictions : le « 70-20-10 ». Environ 70 % d’éléments dits « banal », 20 % qui permettent de montrer des problèmes et 10 % qui sont plutôt des éléments de l’ordre de la surprise avec un aspect perturbant. Nous avons remarqué que si nous étions trop dans la dystopie, nous bloquions l’action et les imaginaires. A l’inverse, si nous restons trop dans la continuité d’aujourd’hui, il n’y a pas vraiment de raison de changer.  

 

Quel est le processus pour créer ce type de projet ?  

Cela dépend beaucoup de la temporalité des projets. Nous travaillons sur des projets qui peuvent durer entre 2 jours et 3 ans. Il y a en général une phase en amont de compréhension des phénomènes qui nous intéressent. L’objectif est de saisir des « signaux faibles », c’est-à-dire les changements de pratique, technologiques, d’imaginaire ou de langage et que nous nous interrogions : quelles seraient les conséquences si ces phénomènes devenaient plus courants ? Si le véhicule autonome devenait majoritaire dans les rues de Genève, qu’est-ce que cela signifierait ? Et pour qui ? A partir de nos questionnements et sur la base des documents étudiés et des enquêtes de terrain menées, nous créons des objets pour répondre à ces interrogations. Les projets peuvent prendre des formes complétement différentes : des magazines, des catalogues, des packagings, des jeux de hasard à gratter, des plans…  

Il faut penser les objets en fonction du public auxquels ils sont destinés. Les niveaux de complexité et de compréhension seront différents. Il s’agit aussi d’être au plus proche de la réalité du quotidien. On s’imagine dans un futur possible et les personnes doivent se saisir des objets. La partie suivante est la communication et la diffusion auprès des gens que l’on veut faire réagir, pour déclencher des discussions. 

 

Vous pensez que cette méthode permet de plus impacter les gens ?  

C’est une manière de se rapprocher et de donner des idées de réflexions à des personnes qui ne liraient pas des rapports de 300 pages de prospectives. Si je reprends l’exemple sur le véhicule autonome, nous avons créé une carte qui met en lumière les usages des véhicules autonomes et comment cela transforme la ville. Les éléments de ce plan servent à rendre tangible un phénomène abstrait. L’objectif est que les personnes qui pourraient côtoyer ces véhicules construisent un avis raisonné sur le phénomène. 

A l’inverse, il y a aussi des gens qui pensent qu’utiliser des objets du quotidien, c’est trop banal, que ça enlève cette part de rêve et de magie des objets technologiques du futur.  

 

Comment imaginez-vous le futur du design fiction ?  

Il y a différentes voies possibles. Aujourd’hui, je travaille sur la dimension participative, demander aux gens de construire des scénarios possibles par des jeux de rôles par exemple. Ensuite, malheureusement, il se pourrait que la pratique soit galvaudée par des gens qui ne feraient pas des choses intéressantes. Mais je suis d’un naturel optimiste. Il pourrait aussi y avoir une démocratisation de la pratique. Riel Miller, un chercheur de l’UNESCO nomme « future literacy » (littératie du futur), l’apprentissage de la capacité à se projeter dans le futur, une compétence clé dans le siècle actuel selon eux. Il me semble que les démarches de design fiction pourraient permettre aux gens de comprendre que chacun peut développer des capacités pour se représenter demain. Dans cette optique, Near Future Laboratory travaille sur un manuel de design fiction qui expliquera ce qu’est la pratique, son origine et le processus de création.  

Elisa DESPRETZ

 

Pour aller plus loin : 

Design Fiction : un court essai sur le design, la science, la réalité et la fiction - Julian Bleecker, Near Future Laboratory 

Design fiction, l'imaginaire au service de l'innovation - Suricats