Nos imaginaires, guides vers des futurs plus désirables ?

[Interview] Ariel Kyrou : « Il est essentiel de préserver la pluralité des futurs. »

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21 février 2022

Ecrivain spécialisé dans la science-fiction, Ariel Kyrou tente de dépasser les blocages créés par les grands imaginaires technologiques ou apocalyptiques. Dans son essai, Dans les imaginaires du futur, publié en 2020 aux éditions ActuSF, le futurologue convoque Blade Runner, Watchmen ou encore Star Wars et analyse la « science-fiction émancipatrice ». Rencontre.
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Blade Runner 2049 - Ryan Gosling

Votre essai Dans les Imaginaires du futur, cherche à dépasser les deux imaginaires dominants de la science-fiction : le paradigme du « tout numérique » et l'apocalypse environnementale. Qu'entendez-vous par là ?   

Il faut bien voir ce qu’est un imaginaire. C’est quelque chose de l’ordre du mythe, de la sensibilité, de l’image. Ce sont des représentations très fortes dans nos têtes et dans celles de beaucoup de collectifs, pas forcément de façon toujours consciente.  

Il existe aujourd’hui deux imaginaires qui en croisent beaucoup d’autres. Ils ont pris une importance très forte depuis une cinquantaine d’années. Ce sont les imaginaires technologiques. Cet imaginaire des potentiels technologiques, de la puissance de la technologie, dont l’archétype est le transhumanisme, c’est l’imaginaire de l’abolition des limites. Il n’y a plus de limite et les technologies sont censées tout résoudre. Nous sommes des petits dieux armés de nos multiples technologies. L’imaginaire que j’oppose à cet imaginaire technologique, c’est celui de l’apocalypse, de la fin du monde, des effondrements, de la collapsologie. C’est un imaginaire à forte teinte écologique puisque ces effondrements viennent en grande partie de la question environnementale et climatique. Cet imaginaire abouti à une logique qui est celle du retour aux limites.  

Or, ces deux imaginaires, dans leurs versions les plus ultimes, sont sidérants. Si la technologie est capable de tout résoudre, qu’avons-nous à faire ? Et inversement, si dans tous les cas on va vers l’effondrement, que nous reste-t-il à faire ? Ces deux imaginaires très puissants sont très stérilisants et, pris l’un contre l’autre, le sont encore plus. Dès lors, comment sort-on de ce blocage pour penser et agir ? Les fictions du futurs, les récits à la fois de terrain et de science-fiction, ne sont-ils pas une clé pour sortir de cette sidération ?   

 

C’est comme si on se projetait dans un autre monde et, ce faisant, on réalisait, qu’il y avait d’autres voies possibles.

Ariel-Kyrou
Ariel Kyrou
" Il faut faire travailler la prospective et la science-fiction en complémentarité. "

Quel(s) rôle(s) peuvent jouer les auteurs de séries, films, romans et BD de science-fiction pour imaginer des voies alternatives, d'autres futurs possibles ? 

Prendre au sérieux les acteurs de l’imaginaire, les artistes au sens le plus large, c’est affirmer : "la raison est indispensable mais elle ne suffit pas". Le changement suppose à la fois un travail de l’ordre de la raison, de l’analyse mais aussi un travail de l’ordre de la sensibilité, des imaginaires. Sur ce terrain-là, les auteurs de science-fiction ont une fonction très forte.  

Pour moi, ces auteurs ont une portée philosophique et pratique parce qu’ils décident des horizons alternatifs. Ils ont une fonction d’alerte mais surtout, une fonction de dessin, en quelque sorte d’ébauche d’autres horizons, de possibilités de vivre avec des règles totalement différentes.  

C’est comme si on se projetait dans un autre monde et ce faisant, on réalisait que c’était possible, qu’il y avait d’autres voies possibles. On a besoin d’une part, de raconter des histoires qui se jouent sur le terrain, qui montrent que des gens agissent concrètement. Et d’autre part, d’horizons de fiction qui nous montrent d’autres façons de faire, de penser, de construire des sociétés et des communautés. Il est tout à fait jouable et possible de penser autrement, de vivre autrement, de concevoir autrement. Au fond, cette façon de penser et de vivre qu’on voudrait nous faire croire comme étant unique et la seule à notre portée, qui serait celle effectivement d’un certain type de capitalisme, s’avère plus ou moins bloquante. C’est ça que débloquent les auteurs de fiction.

 

ATTENTION SPOILER  



Exemple. Regardez le début de Watchmen, vous voyez dès les premiers épisodes que le personnage central est une femme noire,
qui travaille plus ou moins pour la police. Le second rôle est son mari. Le couple nettoie le devant de leur maison, avec une de leur fille adoptive,après une pluie de calamars. A la fin de l’épisode, c’est le mari qui prépare à manger pour sa femme et le chef de la police. Tout au long de l’épisode, on voit cet homme au foyer qui élève ses enfants et qui aime sa femme. Et dès le septième épisode, on découvre que cet homme au foyer n’est autre que Dr Manhattan. Super-héros des super-héros, il est l’emblème de la société patriarcale. […] il a fait en sorte d’oublier qui il était pour passer un maximum d’années en tant qu’homme au foyer. Donc l’idéal du super-héros, n’est plus d’avoir le super pouvoir que tout le monde lui envie. Non, lui ce qu’il veut, c’est être homme au foyer. C’est l’envers de la société patriarcale. On est dans un 2019 parallèle. L’uchronie (ndrl : Reconstruction fictive de l'histoire, relatant les faits tels qu'ils auraient pu se produire) nous montre qu’il y a des voies alternatives. C’est un moment utopique dans une dystopie.  



 
 

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Blad Runner 2049 © 2017 Alcon Entertainment, LLC.

 

Vous affirmez : « la prospective éclaire des routes pour demain sans changer les règles du jeu de nos sociétés ». Cela signifie-t-il que cette science de l’anticipation ne va pas assez loin pour imaginer des mondes futurs ? 

Il y a une prospective classique qui se base sur la raison et l’analyse rationnelle des éléments à notre disposition pour bâtir des scénarios. Mais la futurologie qui prédit le futur à partir des éléments du présent n’est plus de mode. Aujourd’hui, le travail s’est complexifié et prend en compte de plus en plus d’éléments. On émet des hypothèses à partir du réel, de la rationalité en s’inspirant de ressources humaines : d’histoire, de géographie et, de plus en plus, de données anthropologiques. Une évolution que je salue comme positive, mais cela ne suffit pas. 

La logique rationnelle se heurte à l’imprévisibilité de l’humain. On ne sait pas ce que sera le futur, on ne saura jamais et tant mieux. Il est essentiel de préserver la pluralité des futurs. Plus les prospectivistes ont des hypothèses et des scénarios différents, mieux c’est. Mais, au-delà des scénarios, il y a toujours le grain de sable. Cette variable inconnue est primordiale car elle permet de comprendre que des actes inimaginables peuvent changer la donne.  

La fiction, elle, mène un travail en utilisant l’imprévisible, en utilisant des images impossibles. Elle décale le regard grâce à des images qui nous permettent de mieux voir notre réel.  

En ce sens, il faut faire travailler la prospective et la science-fiction en complémentarité. Les fictions nous montrent qu’il y a des prospectives que l’on n’imaginait même pas et la prospective nous montre que les choix que l’on peut faire, d’un point de vue rationnel, peuvent aboutir à des scénarios totalement différents. La science-fiction est sous considérée par les sciences. Cela évolue mais pour bien des chercheurs, les imaginaires ne sont pas convenables. Je pense au contraire qu’il faut les prendre au sérieux. Ce sont des clés indispensables pour nous ouvrir l’horizon.   

 

Dans le chapitre 2 sur les imaginaires technologiques, vous évoquez Elon Musk et des personnalités influentes des GAFAM et NATU (ndlr : Netflix, Airbnb, Tesla et Uber), en quoi s'inspirent-ils de la science-fiction ?   

On a souvent le sentiment que ces gens-là s’inspirent de science-fiction, qu’ils ont été biberonnés à Star Wars, à Blade Runner, à beaucoup de sources, comme nous tous. J’ai essayé de comprendre comment cela pouvait se jouer. La façon dont les imaginaires nous influencent est invisible.  

Lorsque l’on lit le tweet d’Andy Rubin, créateur du système d’exploitation Android, en janvier 2016 qui souhaitait bon anniversaire à Roy Batti, le réplicant de Blade Runner, on est étonné. Google, appelle sa gamme de smartphones et de tablettes « nexus ». Or, les réplicants sont les « nexus 6 » et la start-up s’appelle « Android ». Ils ne pouvaient révéler leurs références car ils risquaient un procès avec Philip K. Dick (Ndrl : auteur de Blade Runner).   

Elon Musk veut créer avec sa société Neuralink une sorte de « lacet neural » ou « connectant » avec des machines. Il explique que si on ne le fait pas, on sera dominé par les machines. Il faut savoir que l’idée du « lacet neural » vient d’une série de romans, la Culture de Iain M. Banks. Elon Musk a repris l’idée telle quelle. La grande différence, c’est qu’il en parle dans un futur proche, tandis que le roman le fait apparaître dans des millions d’années. Dans Les Enfers virtuels (Tome 8 du cycle de la Culture), il y a un dialogue entre un humain et un vaisseau intelligent dans lequel le vaisseau explique à l’humain que le « neural lace » est certes utile, mais que cela peut être une source de manipulation. Évidemment Elon Musk ne le raconte pas. Ce qui m’amuse c’est d’aller chercher les sources que ces personnalités influentes ne citent pas, de faire un travail critique.  

 

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Blade Runner 2049 © 2017 Alcon Entertainment, LLC.

 

Comment utilisez-vous la science-fiction pour construire votre idée d’une société idéale ?

Je m’appuie sur un certain type de science-fiction qui est émancipatrice. Par exemple, Catherine Dufour ou Alain Damasio ont une vision de la société assez critique, pas du tout conservatrice ou pro-capitaliste. D’autres romans sont dans une logique moins critique mais dans lesquels il y a des choses intéressantes. Enfin, il y a des romans beaucoup plus conservateurs : La stratégie Ender d’Orson Scott Card, ou bien le film Independence Day, où les extra-terrestres ne sont autres que les migrants.  

La fiction en tant que telle n’est ni bonne, ni mauvaise. Elle crée des images. Elle met en scène des univers qui sont pluriels. Elle nous montre d’autres façon de voir le monde qui peuvent aboutir au techno-solutionnisme comme à la critique radicale des technologies. Tout dépend de la manière dont l’histoire est racontée.  

La société dont je rêve correspondrait à une utopie, à une vie terrestre et anarchique. Terrestre au sens écologique. Sortir du modèle de l’usine, de la plantation en silo dans lesquels on ne considère pas l’enrichissement de son environnement et, au contraire, on le détruit. Et anarchique car venant des citoyens, non surplombante. L’idée de partir des gens, dans une logique de construction de communauté et d’entraide. Avec ce livre, je définis un modèle subjectif qui est le mien. L’un des rôles de la science-fiction est de contribuer aux actions de chacun pour reconstruire un stock de valeurs. Les valeurs bourgeoises, patriarcales, industrialistes du passé, à mon sens, ne peuvent plus continuer avec celles de demain. On doit réfléchir, penser une autre architecture de valeurs.   

Bérénice ROLLAND & Elisa DESPRETZ

 

A lire : 

Dans les imaginaires du futur d’Ariel KYROU (ActuSF) 

Dans-les-imaginaires-du-futur-Ariel-Kyrou

 

 

 

 

 

 

Pour aller plus loin : 

Dans les imaginaires du futur, par Ariel KYROU - Editions Actu SF
Ariel KYROU : "Même dans les pires situations, la science-fiction ouvre le champ des possibles" - Usbek et Rica
Science-fiction et prospective - Futuribles
Quand l’armée engage des auteurs de science-fiction pour imaginer les menaces du futur - Le Monde

  

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