Intelligence collective, pourquoi réfléchir encore tout seul ?

[Interview] Florence Lamy et Michel Moral : "Certains comportements bloquent le collectif"

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06 avril 2022

Aujourd’hui, l’intelligence collective s’impose de plus en plus dans les entreprises, mais aussi dans le champ politique. Cette démarche est-elle adaptée à toutes les structures, les domaines ou les personnes ? Quels en sont les enjeux ? Pour répondre à nos questions, nous avons rencontré Michel Moral et Florence Lamy, deux spécialistes du sujet, co-auteurs du livre Les outils de la supervision dans les métiers de l’accompagnement.
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Image d'illustration © Adobe

L’intelligence collective est-elle essentielle aujourd’hui ?  

Florence Lamy : Pour moi, c’est un enjeu fondamental que les gens apprennent à fonctionner ensemble en se respectant, s’écoutant, ayant confiance les uns aux autres. Je pense que c’est important parce que notre société est très divisée. Aujourd’hui, ce qui donne de la valeur c’est l’information partagée. Pendant le Covid, on a travaillé ensemble à distance. Aujourd’hui, les gens doivent réussir à produire des choses collectivement alors qu’ils ne sont pas ensemble physiquement. C’est une sorte de mondialisation, on doit travailler avec des personnes loin de nous géographiquement. Pour moi, la réussite dépend des structures, des capacités relationnelles et émotionnelles. L’important c’est aussi de partager des systèmes de valeurs et une vision du sens. Notre credo, on peut le résumer comme ceci : tout seul, on va plus vite mais ensemble, si on est intelligent et pas bête collectivement, on va plus loin. 

 

Qu’est-ce que la bêtise collective ?  

Michel Moral : Il faut que l’organisation arrive à s’analyser et à identifier les points où ça ne fonctionne pas. On identifie un certain nombre de choses dans les collectifs qui bloquent le processus comme la présence d’un perfectionniste.  A cause de lui, aucune décision n’est prise, car rien n’est jamais parfait. Il y a d’autres freins à l’intelligence collective comme une importante présence d’ego, de volonté, de leadership, de distance, de règle ou de planification. 

FL : Quand on formalise beaucoup cela exclu la divergence et ruine l’intelligence collective. 

 

Il y a toujours besoin d’une instance de prise de décision

 

Quand on parle d’intelligence collective, exclut-on toute présence d’un leader ?  

MM : Cela n’empêche pas le management, l’intelligence collective ne supprime pas les leaders, c’est une illusion. 

FL : Je ne suis pas tout à fait d’accord avec Michel, mais c’est habituel, on confronte souvent nos idées. On est en intelligence collective (rire). Pour moi, l’intelligence collective, quand elle est totalement aboutie, n’a plus besoin de leader. Par contre, il y a toujours besoin d’une instance de prise de décision. Il y a donc des systèmes de prises de décisions collectives qui vont remplacer cet arbitrage fait habituellement par les leaders. En revanche, parfois on entend « dans ce système d’intelligence collective, on ne prend pas de décision », en vérité on prend des décisions mais on consulte les personnes avant. 

  

Pouvez-vous nous citer quelques systèmes de prise de décision ?  

MM : Oui, il y en a quelques-uns : des systèmes démocratiques, d’autres dits-démocratiques où chacun est plus impliqué, l’abaque de Reigner …  

FL : L’abaque de Reigner c’est un système intéressant ! Vous avez par exemple 10 propositions et vous ne pouvez appliquer que trois décisions. Vous allez sélectionner les 7 propositions qui provoquent le plus de dissensus et ce seront celles que vous ne choisirez pas d’appliquer. L’intelligence collective de toute façon ce n’est pas la majorité, c’est le plus de consensus sur des sujets. Parce que la majorité peut être bêtement collective. Parfois, on va chercher ceux qui sont contre une proposition pour qu’ils expriment leur point de vue. 

 

Tout le monde peut participer à l’intelligence collective ?  

FL : Oui, il faut que toutes les personnes soient en auto-évaluation par rapport à leur propre être, qu’ils soient en éveil de conscience. Je pense que tout le monde peut être en intelligence collective, il faut que les personnes aient dépassé leurs peurs et notamment celle d’être rejeté du groupe. Chaque personne à sa manière de s’éveiller. La conscience de chacun a son propre chemin à faire. Je pense également qu’une culture coaching peut permettre cet éveil.  

MM : Cela dépend aussi de la finalité du collectif. L’esprit comptable ne fonctionnera pas dans une agence de pub. Les qualités pour les uns sont des défauts pour les autres. 

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Pour vous, l’émergence de l’intelligence collective révèle d’un changement sociétal ?  

FL : Je vois bien que les générations qui viennent ne sont pas des générations qui adhèrent de la même manière au projet collectif, il n’y a plus cette soumission, on ne les a pas éduqués comme ça. On est en discussion avec eux depuis qu’ils sont petits donc ils doivent participer à la prise de décisions dans la famille, mais aussi à l’extérieur. Je pense qu’on assiste à une évolution sociétale. Avant, on était dans le paradigme du leadership, « une culture tracteur », robuste et tout terrain. Depuis les années 2000, on est rentré dans un nouveau paradigme : celui de l’intelligence collective. Avec Michel, on a théorisé beaucoup de choses là-dessus.  

MM : Aujourd’hui, on ne parle pas encore beaucoup de tout ça. C’est normal, quand une entreprise trouve la poule aux œufs d’or, elle ne va pas le crier sur tous les toits. 

Elisa DESPRETZ

 

A lire : 

Les outils de la supervision - Florence Lamy et Michel Moral

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